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De la République espagnole à Buchenwald (2) - Vincent Garcia

Le témoignage

Vincent Garcia (2) - Témoignage intégral
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Vincent Garcia reprend le récit à son arrivée à Buchenwald le 24 janvier 1944. Les déportés du convoi sont interrogés, déshabillés, entièrement rasés puis passés à la désinfection dans un bain saumâtre. Puis ils sont dirigés vers un bâtiment où leurs vêtements sont saisis. On leur remet la tenue rayée des déportés, leur numéro de matricule et un triangle rouge qui indique leur statut de déporté politique et leur nationalité.
Ils reçoivent durant une semaine une série de piqûres sans aucune information quant à leur nature. Puis les kommandos sont formés et regroupés par baraques.
Vincent Garcia prend connaissance rapidement de l’existence d’une organisation clandestine de Résistance, formée par Marcel Paul et le colonel Manhès. Vincent Garcia a eu de nombreuses discussions avec Marcel Paul, et a également croisé Jorge Semprún dans l’organisation. C’est un membre de celle-ci qui lui recommande de se déclarer cuisinier : en effet, c’est l’un des kommandos où les déportés peuvent survivre. Les Espagnols subissent un traitement dur dans les carrières, où Vincent Garcia travaille dans un premier temps. Puis il est affecté aux cuisines jusqu’à la fin de sa captivité. Mais ce travail ne permet pas un accès privilégié à la nourriture : ce ne sont que quelques miettes que les déportés peuvent chaparder. Ce kommando est organisé en trois équipes : l’équipe du matin préparait le repas du midi pour les déportés de l’intérieur du camp, et un « café » pour ceux qui travaillaient dans les kommandos extérieurs. L’équipe de nuit était chargée quant à elle du nettoyage complet de la cuisine et du déjeuner de la garnison. Les menus sont identiques chaque jour : soupe de rutabaga à midi, puis le soir un « café » que Vincent Garcia qualifie « d’eau sale ». Mais la présence de l’organisation clandestine aux cuisines permet de sauver des vies : le dimanche, le kommando de cuisine ne mangeait pas, afin que sa ration soit distribuée aux plus faibles. Vincent Garcia explique également qu’il préparait parfois le petit-déjeuner de la garnison, constitué notamment de pâtisseries. Mais l’approvisionnement était très surveillé et rationné : impossible pour les déportés de subtiliser quoi que ce soit, la cuisine étant par ailleurs surveillée jour et nuit par des gardiens. Pour des hommes affamés, la préparation de ces repas destinés aux Nazis était une torture. Mais Vincent Garcia précise qu’un déporté, cuisinier à Marseille qui avait développé des capacités surprenantes de vol et débrouille, préparait des gâteaux avec un peu de farine, à de très rares occasions. Mais la quantité distribuée était infime.
L’organisation clandestine, qui a également des hommes dans les bureaux, apprend que les Nazis projettent de détruire le camp devant l’avancée américaine. Au mois d’avril 1945 les combats parviennent jusqu’aux portes de Buchenwald : Vincent Garcia explique que les obus passaient au-dessus du camp. L’organisation clandestine décide d’un soulèvement : les armes entrées clandestinement et en pièces détachées sont sorties, et une offensive éclair est menée contre les soldats Nazis qui assurent la garde. Démoralisés, leur résistance ne sera que légère. C’est une avant-garde de déportés qui va alors à la rencontre des américains à quelques kilomètres. Les troupes américaines découvrent les déportés avec stupeur. Ils entrent dans le camp et découvrent l’ampleur de la situation sanitaire et humaine. Vincent Garcia et quelques déportés en arme suivent les américains jusqu’à Weimar. De retour au camp, les déportés insurgés remettent leurs armes au général Patton, et essaient d’organiser la vie du camp, dans la mesure où l’aide fournie par les américains est minime. Certains soldats américains d’origine mexicaine donneront leur ration aux Espagnols. L’aide viendra plus tard. Les prisonniers allemands seront utilisés au nettoyage du camp.
Vincent Garcia est évacué à Erfurt (Allemagne) puis vers la France : les Espagnols sont dirigés vers un camp à Laon mais ceux-ci s’y opposent avec fermeté. Il rentre à Périgueux via Paris, puis Cadouin. À son arrivée un comité d’accueil qu’il qualifie de formidable l’attend : c’est avec fanfare et pétards que lui et ses camarades sont reçus. Il retrouve sa mère et ses frères et sœurs. Il reprend la vie active, s’engage à Sarlat chez un maroquinier, puis dans une entreprise de travaux publics. Il quitte Sarlat pour s’installer à Périgueux puis sera chef de chantier jusqu’à sa retraite.
En Espagne, Franco tient le pouvoir : sa sœur est emprisonnée durant plus de douze ans, et son frère est libéré au début des années 1950. Il sait que son père est mort en 1938, mais n’a aucune nouvelle d’un de ses frères : jusqu’à ce jour Vincent Garcia ne sait pas où ce dernier a été assassiné, ni où il repose. Son père repose quant à lui dans une fosse commune d’Oviedo. En 1970 Vincent Garcia s’est rendu en Espagne, la peur au ventre, pour revoir sa famille : c’est sur les conseils de Marcel Paul qu’il s’y est rendu, avec beaucoup de précautions, l’Espagne étant toujours sous la dictature du général Franco.
En mai 2009, Vincent Garcia a été reçu officiellement à Madrid par le gouvernement espagnol, à l’occasion d’une cérémonie du souvenir de La Retirada (désigne l’exil en janvier-février 1939 de plus de cinq cent mille républicains espagnols vers la France).

Nota :
Lucien Dutard a participé activement à l’organisation de la Résistance en Dordogne sud. Conseiller général de Périgueux à la libération, puis député communiste de la Dordogne (de 1946 à 1951, puis en 1973, 1978 et 1981), il a également été maire de Boulazac de 1953 à 1988.
Marcel Paul (1900-1982) était conseiller municipal communiste de Paris en 1934 et secrétaire général de la CGT. Arrêté en 1941 puis déporté à Buchenwald en avril 1944, il y devient l’un des responsables du Comité des intérêts français. Il fut ministre du gouvernement provisoire de la République à la Libération, à l’origine de la nationalisation de l’électricité et du gaz et de la création d’EDF-GDF.
Henri Manhès (1889-1959) était membre du cabinet de Pierre Cot. Résistant il fut déporté à Buchenwald et en 1945 fonde avec Marcel Paul La Fédération nationale des déportés, internés et Résistants et patriotes (FNDIRP).
Jorge Semprún, né en 1923, a soutenu la République espagnole en 1936, puis réfugié en France il a rejoint la Résistance communiste des FTP-MOI (main-d’œuvre immigrée). Arrêté par la Gestapo en 1943, il est déporté à Buchenwald. Il a été ministre de la Culture de 1988 à 1991 dans le gouvernement socialiste de Felipe González.
  • Témoin(s) :
    Garcia Vincent En savoir plus

    Vincent Garcia est né en 1925 à Pola de Siero (Espagne) dans une famille ouvrière comptant dix enfants. Son père, militant de gauche, participe activement au soutien à la République espagnole dès 1936. L'un de ses frères s'engage aux côtés des républicains et son père est arrêté en janvier 1938 puis exécuté. Évacuée vers Barcelone en 1937, sa famille quitte l'Espagne en février 1939. Il arrive seul en France puis rejoint une partie de sa famille réfugiée en Dordogne. Il se rapproche des groupes de Résistants des Francs-tireurs et partisans (FTPF) de la région de Cadouin. Arrêté en décembre 1943, il est interrogé par la Gestapo, puis transféré à Buchenwald (Allemagne) en janvier 1944. Désigné pour travailler à la cuisine, il est intégré à l'organisation clandestine du camp. À la libération de Buchenwald en avril 1945, il regagne la Dordogne où il retrouve une partie de sa famille. En Espagne, son frère engagé auprès des Républicains a disparu, sa sœur et un autre de ses frères ont été emprisonnés.

  • Description :

    Entretien réalisé le 1er juillet 2009 à Trélissac. Durée : 1 h 40 min 27 s

  • Sujet(s) :
    Acte d'opposition, Bombardement, Camp d'internement, Clandestinité, Comité des intérêts français, Croix Rouge, Déporté, Parti communiste, Rationnement, Ravitaillement, Sabotage, Victime de guerre
  • Lieu(x) :
    Buchenwald, camp de concentration (Allemagne), Cadouin, Erfurt (Allemagne), Oviedo (Espagne), Weimar (Allemagne)
  • Personne(s) citée(s) :
    Eisenhower Dwight, David, Manhès Henri, Patton George, Smith, Paul Marcel, Semprún Jorge
  • Cote :
    14 AV 50-51

Photos

Toutes les pistes audio de ce témoignage

  • Buchenwald, janvier 1944
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    Vincent Garcia fait le récit de son arrivée au camp de concentration de Buchenwald, en janvier 1944 : la descente des wagons et du regroupement. Puis il décrit les étapes de l'intégration des déportés (interrogatoire, déshabillage, tonte, désinfection, tenue du déporté, attribution du numéro de matricule et du symbole de la nature de la détention). En quarantaine, ils subissent des injections inconnues.
  • Les kommandos et le comité international de Résistance
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    Vincent Garcia décrit le transfert vers les kommandos et le rôle de leurs chefs. Puis il évoque le rôle déterminant du comité international de résistance dans le camp, organisation clandestine fondée notamment par Marcel Paul et le colonel Manhès. Il côtoie également Jorge Semprún au sein de ce comité. Il évoque la monnaie du camp et la prostitution.
  • Le travail dans les kommandos et les sabotages
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    Il parle de la dureté du travail dans les kommandos et les différences de traitement. Il précise que du sabotage est organisé dans les usines où travaillent des kommandos avant d'évoquer le travail dans les carrières.
  • Des kommandos de carrières aux cuisines
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    Vincent Garcia parle de ses affectations successives dans les kommandos, de la carrière aux cuisines du camp. Il précise le rôle de la police interne du camp dans l'affectation des déportés à un kommando. On lui conseille de se déclarer cuisinier, et bien que désigné pour les kommandos de la carrière, il est muté à la cuisine peu de temps après. Il décrit l'organisation des cuisines en trois équipes de travail (matin, soir et nuit), la composition des repas selon les kommandos.
  • Les cuisines : chapardages et surveillance
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    Il parle du chapardage des denrées alimentaires et de la surveillance des cuisines. Il décrit le rôle d'un cuisinier marseillais organisant l'amélioration de l'ordinaire par des vols de petites quantités de nourriture, malgré le contrôle et le strict rationnement des nazis. Il parle de rares repas exceptionnels du dimanche (pomme de terre, pâtes et viande de cheval après un bombardement). Il raconte une inspection des cuisines par les autorités du camp.
  • Le comité international de Résistance à Buchenwald
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    Vincent Garcia parle du comité international de Résistance du camp de Buchenwald et décrit le rôle des Espagnols dont l'expérience dicte la nécessité de résister. Il évoque Marcel Paul avec qui il a de nombreuses discussions, puis l'organisation mise en œuvre par le comité pour la survie des plus faibles (partage des colis reçus, dons des repas des hommes de la cuisine le dimanche).
  • Le 11 avril 1945 : soulèvement et libération de Buchenwald
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    À l'approche de la troisième armée américaine, le comité décide du soulèvement après qu'un projet de destruction du camp par les nazis soit dévoilé. Les armes détournées dans les usines sont utilisées, puis une jonction avec les Américains est organisée. Vincent Garcia les suit jusqu'à Weimar. Il souligne le manque d'aide sanitaire et alimentaire de l'Armée américaine, hormis un secours de soldats mexicains. Il évoque l'ordre donné par le général Eisenhower à la population civile de visiter et nettoyer le camp.
  • Les conditions du soulèvement
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    Vincent Garcia souligne le succès de l'assaut des déportés qui a surpris les nazis. Les armes des déportés sont ensuite remises à l'Armée du général Patton.
  • Le rapatriement en France
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    Il précise que les Espagnols ont subi un traitement spécial car dirigés vers un camp en France, ce à quoi ils s'opposent. Le journal L'Humanité aurait été le seul à évoquer cela. Certains déportés, dont Vincent Garcia, décident de quitter le camp par eux-mêmes et rejoignent un convoi routier à Erfurt. Il rejoint Périgueux par le train, puis Cadouin où est organisé un accueil chaleureux de la population, avec fanfare et pétards.
  • Retour à la vie professionnelle
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    Vincent Garcia parle de son retour à la vie professionnelle à sa libération. D'abord employé par un maçon, il devient maroquinier puis est embauché à Sarlat par l'entreprise d'électrification Allez. Il décrit les travaux d'électrification de la campagne sarladaise. Il s'installe à Périgueux en 1954 et travaille dans deux entreprises du bâtiment. Il termine sa carrière en qualité de chef de chantier en 1980 et décrit les plus gros chantiers effectués juste avant sa retraite.
  • La communication avec sa famille durant la déportation
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    Il explique qu'il a pu écrire une première fois à sa mère depuis la prison de Limoges, puis que le personnel de la Croix Rouge, durant le transport vers Compiègne lui a remis clandestinement du matériel d'écriture. Puis il précise qu'à Buchenwald le courrier était autorisé une fois par mois, en Allemand. Il a écrit une seule fois à sa mère depuis le camp de concentration.
  • Marcel Paul et l'organisation clandestine à Buchenwald
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    Vincent Garcia précise la nature des discussions qu'il avait avec Marcel Paul et apporte des précisions quant aux courants politiques qui traversaient l'organisation clandestine (essentiellement le parti communiste). Il indique que cette organisation était en premier lieu un comité de solidarité, devenu une organisation de résistance.
  • Après la libération : la communication avec sa famille en Espagne
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    Son frère et sa sœur aînés demeurés en Espagne sont emprisonnés dès 1937, son frère engagé aux cotés de la République est quant à lui toujours porté disparu. Son père a été fusillé à Oviedo. Après douze années d'emprisonnement sa sœur a été libérée, et son frère au début des années 1950.
  • Un retour quasi clandestin en Espagne
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    En 1970 Vincent Garcia se rend en Espagne afin de rencontrer sa famille. Il consulte Marcel Paul avant de s'y rendre, et décrit sa crainte d'être arrêté par les forces de l'ordre espagnoles.
  • Le 70e anniversaire de la Retirada
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    En mai 2009 Vincent Garcia est invité par le gouvernement espagnol pour commémorer le soixante-dixième anniversaire de la Retirada. Il évoque le souvenir toujours présent du sort de sa famille et sa satisfaction de constater que le gouvernement espagnol accorde sa reconnaissance à l'action des Républicains.